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PASSERELLE

Pour un dialogue judéo-musulman :

S’inspirer du passé pour oser un avenir … ensemble

« Le monde est vieux mais l’avenir sort du passé

comme le fromager* d’un grain minuscule »

Proverbe malien







Par Bakary SAMBE**

Article parut dans le n°35 d’Itoni (juin 2010)



Le dialogue judéo-musulman serait-il prisonnier de l’exacerbation des communautarismes et des méfiances attisées par l’actualité internationale ? Ou bien, souffre-t-il des aléas d’un conflit qui empoisonne les perceptions que les deux « communautés » ont l’une de l’autre ? Au-delà de ces facteurs défavorables, s’est-on, aussi, efforcé de poser les vraies questions pour espérer des réponses adéquates ?


Sur les possibilités d’un tel dialogue entre juifs et musulmans, on devrait, tout d’abord, se poser la question de savoir si, entre islam et judaïsme, il y avait un conflit de valeurs ou un défaut de connaissance voire de reconnaissance mutuelle entre juifs et musulmans eux-mêmes. Je ne peux le croire au regard du référentiel commun aux deux religions se nourrissant du même monothéisme.

Le Coran est sans nuances sur ce référentiel commun et pose cette possibilité d’un dialogue en des termes très explicites : «Dites : «Nous croyons en Dieu, à ce qui nous a été révélé, à ce qui a été révélé à Abraham, Ismaël, Isaac, Jacob et aux Tribus , à ce qui a été donné à Moïse et à Jésus , à ce qui a été révélé aux prophètes par leur Seigneur, sans établir entre eux aucune différence. Et c’est à Dieu que nous sommes entièrement soumis.», Sourate 2-Verset 136

De plus, le texte coranique, lui-même, qui, statistiquement, renferme plus d’allusions à Moïse, à Jésus qu’à Mohamed, semble donner le ton pour qu’une liberté puisse être prise et s’engager sur le chemin du dialogue avec les « Gens du Livre » en général. Cependant, demeure cet écueil historique qui fait que, généralement, les religions qui précèdent ont plus de mal à reconnaître celles qui les suivent, et les religions qui viennent après ont tendance à considérer qu’elles détiennent « le mot de la fin » en accusent celles qui précèdent d’avoir subi des « altérations ». L’islam ou plutôt la lecture que des musulmans disposés au dialogue pourrait fournir un cadre confortable pour impulser une réelle dynamique d’échanges.

Hormis les convergences de vues en ce qui concerne le monothéisme, c’est dans ce sens que l’héritage spirituel commun, depuis l’Andalousie, pourrait être mis à contribution pour alimenter cette « discussion courtoise » avec le judaïsme.

Pour ce faire, il faudrait plus souvent insister sur ce qui peut rapprocher et gérer les divergences avec intelligence mais surtout un souci de concorde. Pourtant, en plein Moyen Age, deux fils de Cordoue, contemporains l’un à l’autre, nous avaient, à leur manière, servi d’exemple : Averroès ou Ibn Rusd (1123-1198) et Moïse Maïmonide (1135-1204) ont non seulement échangé et se sont mutuellement enrichi, mais fait dialoguer leur propre conception de la spiritualité. C’est à cette époque extraordinaire où l’on parlait d’une parfaite symbiose judéo-arabe qui a même eu à provoquer un brassage inouï ayant about à une hellénisation de la pensée juive par l’intermédiaire de l’islam.

L’espace spirituel avait, donc, été ce terrain de sagesse privilégié où soufis et autres savants juifs avaient pu élaborer une sorte d’humanisme spirituel (et j’ose l’oxymore !) avant l’heure.


Il serait important, aujourd’hui, au milieu d’un culte des particularismes et des communautarismes de tous bords, de rappeler les fructueux échanges intellectuels et spirituels entre Moïse Maïmonide et Bahya Ibn Paquda, par exemple. Cet héritage commun fondé sur le dialogue a même été merveilleusement perpétué par les successeurs de Maïmonide, notamment, Abraham Abulafya, et Obayda qui avaient des affinités certaines avec le grand soufi Ibn Arabî et même Al-Ghazâlî.

 

Qu’est-ce qui a donc mis fin à cet esprit-là, à cette ouverture et ce sens du dialogue sinon la prédominance des courants intégristes des deux bords ? La fermeture de la porte de l’ijtihâd du côté musulman qui a condamné à une reproduction irréfléchie d’une pensée sacralisée et sur laquelle il n’était plus permis de jeter un regard critique, n’aura pas été étrangère à un tel fait. Aussi, des crispations ont-elles traversé les communautés juives et les lectures littéralistes y ont fini par prendre le dessus sur l’exégèse favorable au dialogue et à l’ouverture de telle sorte que l’on s’est enfermé dans la lettre des textes sacrés en en tuant l’esprit.

 

Il est sûr, comme par le passé, que c’est seulement dans l’esprit que la retrouvaille est possible surtout si l’on considère que le texte coranique ne met pas de frein à cette reconnaissance sincère. C’est ce qui pourrait, entre autres, se dégager du verset suivant : « Certes, ceux qui ont cru, ceux qui ont adopté le judaïsme, les chrétiens, les sabéens, quiconque parmi eux a cru en Dieu, au Jugement dernier et a pratiqué le bien trouvera sa récompense auprès de son Seigneur et ne ressentira ni crainte ni chagrin.

Sourate 2-Verset 62.

 

Mais cette sincérité doit aussi appeler à ne pas occulter, les énoncés de nos livres respectifs qui vont à l’encontre de cette retrouvaille, aujourd’hui, plus que nécessaire.

 

Comment faire alors ? Faudrait-il considérer ces énoncés qui émaillent nos livres respectifs pourtant attribués à un même Dieu comme des sentences irrévocables nous condamnant à la méfiance les uns par rapport aux autres ? Ou bien, justement, pour rejoindre l’esprit évoqué plus haut, ne faudra-t-il pas, plutôt, les remettre dans leur contexte et ainsi faire preuve d’un dépassement pour les nécessités d’une concorde indispensable ?

Ce ne sera pas tâche facile si l’on sait, dores et déjà, les réserves des camps conservateurs qui, le plus souvent, par simple abus de conscience, contrôlent l’interprétation et font une OPA idéologique sur l’exégèse.

 

Dans le contexte musulman, il s’agira, sans doute, d’une relecture de ce verset que les attiseurs de haine préfèrent mettre en avant comme pour condamner un dialogue avant même qu’il ne prenne réellement la forme qu’exige l’impératif de paix dans notre monde contemporain. Comment faudrait-il lire alors ce verset qui proclame : « Tu trouveras certainement que les juifs et les polythéistes sont les ennemis les plus acharnés des croyants. Et tu trouveras que les plus disposés à aimer les croyants sont ceux qui disent : « Nous sommes chrétiens. » C’est qu’ils comptent parmi eux des prêtres et des moines, et qu’ils ne sont point orgueilleux. » Sourate 5 -Verset 82

Avant nous, cette question s’était posée et avait reçu des ébauches de réponses sur lesquelles il faudrait revenir. Tout un débat aujourd’hui occulté se pose, pourtant, autour du terme « croyant » qui traduirait ipso facto le mot « mu’minûn ou al-ladîna âmanû». Comme l’explique Mohamed-Chérif Ferjani avec un excellent travail de terminologie, le terme « mu’min » faisait référence à tous ceux qui adhéraient à ce pacte social voire politique (de non agression) et n’avait aucune connotation religieuse dans ce contexte de Médine du 7ème siècle. On peut, pour cela, se référer au Lisân al-‘arab où on trouve les sens socio-politiques du couple sémantique mu’min/kâfir qui, sur un plan étymologique, n’a rien à voir avec cette dichotomie idéologique largement entretenue pour finir par être injustement entérinée entre « croyants » et « incroyants ».

Si, ensuite, nous considérons ce verset et le replaçons dans ce même contexte Médinois, nous en comprendrons mieux le sens. Entre-t-il dans le cadre du dogme et des principes premiers de l’islam ou traduit-il l’esprit d’un contexte de velléités entre juifs et musulmans qui ont abouti aux drames que l’on sait ? Autrement dit, comme le suggérait pertinemment un certain Mohamed Mahmoud Taha dans Le second message de l’islam, ces genres d’énoncés ne font-ils pas partie de ce message-là même qui devait prendre en charge la réalité politique et séculière d’une communauté historiquement située et non forcément partie intégrante d’un dogme intangible ?

En tout cas, vouloir interpréter ce verset manipulé par les bellicistes comme ayant une portée générale et définitive serait, non seulement une volonté de compromettre l’esprit du dialogue, mais une ignorance totale de la nécessité de prendre en compte les réalités du « moment coranique » qui n’avait pas les mêmes exigences que celui que nous vivons comme l’a si bien expliqué l’Imam Tarek Oubrou de Bordeaux.

Loin d’exprimer une quelconque particularité, cette position s’inscrit, parfaitement, dans la nécessité admise par tous les théologiens de prendre en compte ce qu’ils appellent, eux-mêmes, les « asbâbu-l- nuzûl », causes ou contextes de révélation.


Il faudra, donc, oser franchir ce cap et avoir le courage d’un discours cohérent, loin de toute duplicité, aussi bien au sein de sa propre « communauté » qu’à l’extérieur de celle-ci !

Mes échanges avec certains Rabbis montrent, malheureusement, la difficulté d’un tel travail d’interprétation au sein du judaïsme comme les attitudes inflexibles ainsi que les lectures littéralistes et puritaines de certains radicaux musulmans laissent peu de champ à un tel esprit.


C’est dans ce sens que les modérés des deux côtés, désireux d’incarner cette « communauté du juste milieu » (dite Ummatan waçatan, par le Coran lui-même) doivent prendre leurs responsabilités et oser le pas du dialogue comme les extrêmes défient, encore, la logique du vivre ensemble en ce début du XXI ème siècle.

Autrement dit, l’arrogance de ceux qui dressent encore des murs d’incompréhension entre les hommes, ne doit pas faire fléchir la volonté de ceux qui sont prêts à ériger des ponts pour favoriser la rencontre et le dialogue. Sans pour autant tomber dans l’excès d’espérance, on peut, quand même, croire à l’avenir de l’audace. Ce qui pourrait être rassurant, c’est que bien des utopies du passé commencent à se révéler, de jour en jour, en évidentes vérités prématurées

 

Bakary SAMBE



* Arbre imposant, de port majestueux qui peut atteindre 60 m de haut en Afrique et dans les Caraïbes.

** bakary.sambe@gmail.com